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LE DOCTEUR JIVAGO.

Roman de l'écrivain russe Boris Léonidovitch PASTERNAK (1890-1960).

Ce roman est l'histoire de la vie d'un médecin russe, le docteur Youri Andréievitch Jivago : le fait que son héros soit né quelques années avant le siècle, et qu'il ait terminé ses études médicales à l'époque de la première guerre mondiale, permet à l'auteur de donner à ses lecteurs quelques puissantes esquisses de la vie russe aux différentes époques : avant 1914 et pendant la guerre, puis à l'époque où se déclencha la Révolution, et, enfin, pendant et après la guerre civile.

Détail curieux : tous les protagonistes de ce roman ont l'occasion de se rencontrer, sans se connaître, à différentes époques ; ainsi, Jivago, encore lycéen, rencontrera, par suite d'un concours de circonstances, sa future femme, Tonia Groméko, au chevet de la mère de celle-ci. Rencontre fortuite, qui n'influera en rien sur le déroulement de leurs destinées respectives. Lors de son premier retour à Moscou après la révolution de 1917 (il a été blessé au front et a passé des semaines de convalescence en province), le Dr Jivago est accueilli par leur concierge, Markel; c'est celui-ci qui, quelques années plus tard: fera des travaux d'aménagement dans l'appartement des Jivago, accompagné de sa fille de cinq ans, Marina, future amie du Dr Jivago. Les personnages secondaires apparaissent, croisent la route des héros principaux, puis disparaissent pour surgir longtemps après et jouer un rôle plus important. Cette façon de procéder requiert du lecteur un effort de mémoire constant ; pour bien comprendre les tenants et les aboutissants, on doit lire le roman d'une seule traite, ce qui n'est pas chose aisée, l'œuvre comportant plus de six cents pages de texte serré.

L'auteur décrit longuement l'adolescence de Youri Jivago, et, parallèlement, celle de sa future femme, Tonia Groméko, ce qui lui permet d'évoquer de manière saisissante la révolte de 1905. Puis, ce sont des images de guerre, très sobres, dénuées de toute emphase et, enfin, celles de la révolution de 1917,1es années de famine, le mariage du docteur et la fuite du couple Jivago en Sibérie. Après quelques mois de vie presque normale, Youri Jivago, las de son inaction, se rend à la bibliothèque de la ville voisine et se met à fréquenter la bibliothèque municipale locale. Il y retrouve Larissa Antipova, qu'il avait connue pendant la guerre lorsque, infirmière, elle essayait de retrouver la trace de son mari, Pavel Antipov, porté disparu après une attaque. Il devient l'amant de Larissa. Cette situation fausse lui pèse et il décide de tout avouer à sa femme qu'il aime encore, mais le soir même où il prend cette décision, il est arrêté à l'orée d'un bois par un détachement de partisans, qui lui intiment l'ordre de les suivre dans les forêts où ils ont installé leur quartier général et d'où ils partent en expéditions contre les détachements blancs appartenant aux armées de l'amiral Koltchak. Le chef des partisans - qui se fait nommer Strelnikov, - n'est autre que Pavel Antipov, l'officier disparu et le mari de l'amie de Jivago, mais ce dernier ne l'apprendra que plus tard. Après avoir passé quelques mois avec les partisans et à cette occasion Pasternak dépeint en couleurs sombres les exactions et les tortures dont les « blancs » se rendaient coupables  Jivago rentre à Moscou. Mais il n'y trouve plus les siens qui ont été expulsés à, l'étranger comme « élément antisoviétique et se sont installés à Paris. Jivago arrive à se faire employer comme médecin, espérant faire rentrer en grâce sa famille ou obtenir l'autorisation de la rejoindre à l'étranger ; en attendant, il vit avec la fille de son ancien concierge Markel, Marina Chtchapova, qui éprouve pour lui une véritable adoration. De son côté. Tonia Jivago fait démarche sur démarche en vue d'obtenir l'autorisation de retourner en Russie ; malheureusement, lorsqu'elle rentre enfin à Moscou, son mari vient de mourir d'une crise cardiaque.

Les violentes polémiques suscitées dans le monde entier par l'attribution du prix Nobel 1958 à Pasternak n'ont guère aidé à définir la signification réelle de ce livre. Dans le Docteur Jivago on a célébré ou dénoncé, selon les camps respectifs, une attaque systématique contre le régime communiste russe. Mais Pasternak n'a cessé de se défendre d'avoir voulu écrire un pamphlet. Il a donné. dit-il lui-même, un témoignage d'artiste ; il a voulu d'abord écrire un vrai roman, ce qui signifie que son œuvre ne reflète pas une seule préoccupation et que toutes les paroles qu'il prête à ses héros ne sauraient être prises comme l'expression définitive de sa pensée. La position de Pasternak à l'égard du communisme russe, telle qu'elle peut se dégager de la lecture du Docteur Jivago, apparaît extrêmement nuancée ; un point tout d'abord semble devoir être souligné : si Pasternak dénonce tel ou tel aspect de la société marxiste, c'est de l'intérieur de cette société qu'il le fait, sans songer à s'en exiler ni même à la mettre en question au nom d'un autre idéal politique. Son attitude est bien essentiellement celle d'un intellectuel et d'un artiste, irrité par la phraséologie, le mysticisme politique de l' intelligentsia  officielle, qui refuse les simplifications édifiantes du « réalisme socialiste « car c'est seulement dans la mauvaise littérature que les vivants sont divisés en deux camps et n'ont aucun point de contact Pasternak est aussi farouchement individualiste : tous ses personnages se montrent libres, contradictoires, divisés, ils traversent les grands mouvements historiques sans en être foncièrement transformés, les actes humains éternels, comme l'amour, la pitié, la souffrance, auront toujours infiniment plus d'importance dans leur vie que les mythes collectifs, ils sont enfin irréductibles à toute définition purement sociale : L'appartenance à, un type, dit Pasternak, c'est la mort de l'homme, sa condamnation. Si on ne peut le faire entrer dans aucune catégorie, s'il n'est pas représentatif, il possède déjà, la moitié de ce qu'on est en droit d'exiger de lui.

Ce non suicide politique, au nom d'un humanisme supérieur, suffirait à expliquer le désaccord qui s'est créé entre Pasternak et les dirigeants de la culture soviétique officielle ; mais bien des thuriféraires du Docteur Jivago, à l'Occident, ne se seraient sans doute point souciés de ce livre s'il n'avait pas rencontré de difficultés de publication en U.R.S.S. Pasternak avait commencé d'écrire son roman avant la mort de Staline. Terminée à la fin de 1955, l'œuvre fut donnée en lecture dans plusieurs grandes maisons d'éditions moscovites et l'auteur ne doutait pas que son livre serait prochainement publié (des fragments avaient d'ailleurs paru dès 1954 dans la revue soviétique Znanya). Un jeune éditeur communiste retint le Docteur Jivago et il se préparait à la publication, sous réserve de quelques coupures auxquelles Pasternak avait consenti ; à la même époque (début 1956) Pasternak, dans l'espoir d'une traduction, faisait parvenir son manuscrit à, l'éditeur socialiste italien Feltrinelli. A Moscou, finalement, aucune maison d'édition ne consentit à le publier ; les autorités soviétiques demandèrent même à, Pasternak de télégraphier à Feltrinelli pour obtenir la restitution du manuscrit « en vue d'améliorations » qui devaient y être apportées Pasternak se soumit à cette exigence, mais sans résultats. En dépit de l'intervention personnelle d'Alexandre Sourkov, président de l'Union des Écrivains d'U.R.S.S., et d'autres pressions exercées par l'intermédiaire des chefs du parti communiste italien, Feltrinelli publia le Docteur Jivago en édition italienne à la fin de 1957 ; les éditions anglaise et française, toutes deux faites sur le texte russe, suivirent bientôt.

Quant aux circonstances exactes de l'édition en langue russe, elles demeurent mystérieuses ; lors de l'Exposition internationale de Bruxelles en 1958, quinze cents exemplaires environ de cette édition russe furent distribués par les soins de l'organisation « Pro Russia à des touristes soviétiques qui visitaient le pavillon du Saint-Siège. Il s'agissait d'une luxueuse édition, sous couverture bleue, faite à La Haye; mais on ne peut savoir s'il s'agit réellement du texte russe de Pasternak lui-même ou d'une retraduction en russe faite sur la traduction italienne publiée par Feltrinelli. Cette édition en langue originale était en tout cas une condition indispensable pour permettre au jury Nobel d'attribuer son prix à Pasternak le 23 octobre 1958. Aussitôt connu, cet événement littéraire fut accaparé par les propagandes. Célébré en Occident, Pasternak fut violemment dénoncé et injurié par un article de la Literatournaya Gazeta, exclu de l'Union des Écrivains soviétiques et menacé de se voir exiler de Russie. Le 30 octobre, il refusait le prix Nobel, puis esquissait son autocritique par deux lettres, adressées l'une à M. Khrouchtchev, l'autre à la Pravda, dans lesquelles il dénonçait les interprétations politiques tendancieuses suscitées par le Docteur Jivago.

Le roman a été adapté à l'écran par David Lean, le film est sorti en 1965.

bdp
16-Sep-2024
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