Fruit d'un séjour à la prison de Fresnes, ce roman de l'écrivain français Jean GENET (1910 - 1986) a été publié en 1946.
Bien qu'il ait pour cadre cette prison, qu'il y soit enraciné, il n'en retrace pas la vie monotone. Quelques indications, jetées çà et là comme celles d'un dramaturge qui, pour aiguiller l'imagination des réalisateurs, note hâtivement de sèches données, suffisent à cela. Ce livre n'a de roman que le nom. En réalité, c'est un poème, d'une rare magnificence. Le lyrisme de Genet doit sa grandeur à celle du défi qu'il lance à la société. Vous me persécutez, semble-t-il crier, mais vous ne m'aimez pas. Je ne suis pas comme vous, mes moeurs ne sont pas les vôtres, ma morale non plus, vous voulez me punir mais vous ne pouvez m'atteindre. Je vous méprise. C'est une affaire entendue et, afin que vous ne puissiez en douter, je condescendrai à quelques pages cinglantes pour vous clouer au pilori. Mais de préférence je vous ignore. Je pars. En vain vous êtes-vous appliqué à me démunir, j'ai mes bagages : photographies et romans d'aventures. Avec leur aide je m'inventerai des amours qui ressembleront en plus merveilleuses à celles dont vous m'avez privé.

Sa tour d'ivoire est un grenier à Pigalle, un Pigalle simplifié et hiérarchisé qui, de ce fait, fournit une représentation incomplète, mais frappante, de notre propre monde. L'univers de son livre est un univers aussi clos que la prison qu'il fuit et qui, décidément, fut une école. A bien l'examiner, on n'y trouve que trois personnages : le mâle, la « tante » et le héros. Les premiers sont dupliqués à volonté, avec des variantes mineures, les doublures ainsi obtenues servant à entretenir l'illusion nécessaire d'une société, ou plutôt d'un clan. Le mâle est l'objet sexuel. Il s'appelle d'ailleurs Mignon. A sa façon, Genet en parle avec le romantisme un peu puéril qui distingue, chez d'autres écrivains, le portrait d'une femme qu'ils se sont complu à imaginer. D'abord il est beau. Mais ce trait est commun à la plupart des créatures de Genet, elles le sont automatiquement et, pourrait-on dire, quel que soit leur physique puisqu'elles sont des créatures du rêve et du désir. Ensuite il est idéalisé, autrement dit sublimé. Là encore, rien de particulier, car que sont les oeuvres de cet étonnant écrivain sinon une extraordinaire entreprise de sublimation ? Entre ses mains la boue s'édifie en cathédrale. Ce qui caractérise Mignon, c'est le mythe qu'il représente. Ce souteneur est une sorte de seigneur. Il se consacre à l'amour comme les nobles d'autrefois à la guerre, à la chasse et aux duels. Se dépenser à autre chose serait déroger, le seul crime qu'il pourrait commettre. Il n'a que le souci, mais aussi que le droit de bien se pavaner. Cependant cela ne suffirait pas à magnifier sa virilité. Il faut que cette qualité soi unique, qu'à part elle, il accumule les défauts rebutants. Mignon sera donc indifférent, petitement voleur, inconscient et lâche. En outre il renseignera la police.
Voilà l'homme que Divine aime. Divine est la projection de l'auteur et le prototype de la tante La nullité et la bassesse de son compagnon l'enchantent parce que c'est dans l'humiliation qu'il atteint la volupté. Sans doute au fond de lui, indéracinable, le sentiment d'être souillé d'un péché pire que les pires turpitudes. Lui qui est indéfini, lui qui est déchiré lui qui souffre de sa complexité, sans doute envie-t-il cette bêtise monolithique. Cela n'empêche pas qu'il jouisse d'avoir son intelligence opposée à la supériorité brutale de son ami. Il est esclave, mais de son plein gré, lucidement. Sa sensibilité, sa finesse et sa rouerie font son bonheur parce que ce sont des pouvoirs de faible, des arme féminines, les qualités d'une condition qu'il a choisie. C'est grâce à elle que le couple est viable que la victime n'est pas écrasée. Il lui manque pourtant une chose. On ne peut pas à la fois admirer et avoir l'impression de subir.
Ainsi devient nécessaire un troisième personnage auquel est donnée l'auréole refusée au premier. Divine a Notre-Dame des Fleurs comme certaine femmes ont, non pas un amant, mais un amour. Il est la figure transcendante du livre, ce que tous les macs et toutes les tantes n'arrivent pas être puisqu'ils ont pactisé avec la société, y ont pris une place. Au marché noir, mais enfin une place. Tombé sous les coups du bourreau, Notre Dame restera éternellement révolté, éternellement adolescent, éternellement incompris et inadmissible. Cela lui confère la grâce et la gloire. Comme il ne le savait pas, cela lui laisse l’innocence.
Genet est un intellectuel que sa vie a mis à part. A ce double titre son oeuvre incite à l'analyse. Mais c'est en même temps un poète et son roman n'est pas riche que d'expérience et d'idées. Fait de mots scintillants, de phrases chatoyantes et soyeuses qui elles aussi fascinent en déroutant un peu, il est plein d'imprévu, d'arabesques, de passion de vie exaltée et ardente.
