Mort à crédit

Dans cet énorme roman, publié en 1936, l'écrivain français Louis-Ferdinand Céline (pseud. de Louis-Ferdinand Destouches, 1894-1961), raconte avec une rage inspirée et une vigueur peu commune son enfance hantée par la pauvreté. L'un de ses plus grands mérites est d'avoir su rendre sensible le poids de la pauvreté, celle qu'il est particulièrement difficile d'exploiter en littérature parce qu'elle n'a pas l'éclat violent et dramatique de la misère, parce qu'elle est triste, médiocre, quotidienne, presque universelle. Thème, atmosphère et paysage, elle est essentielle à son œuvre, on est pauvre chez Céline comme on est romantique chez Chateaubriand. Ses parents d'abord, ses patrons successifs ensuite sont tourmentés sans répit par cette préoccupation terre-à-terre : comment boucler un maigre budget ? Pour ses parents, une seule recette. Des sacrifices, encore des sacrifices, toujours des sacrifices. Sa mère s'acharne à essayer de vendre dentelles, guipures, guéridons, vieilleries de toutes sortes. Son père, employé à la Coccinelle-Incendie, est en butte aux tracasseries de son chef de service. Seule, sa grand-mère Caroline était apte à se défendre. On lui paie ses loyers, à elle. Les locataires ont beau boucher les tinettes pour avoir un motif de plainte, elle les débouche. Mais un jour de janvier, à tripoter comme ça l'eau froide, elle attrape une pneumonie et, dignement, meurt. Dignement, oui.

Céline ne noircit pas systématiquement tout le monde. Il n'est pas tendre, ça non, mais il n'est pas injuste. Sans doute, rien ne lui échappe, il ne passe rien. Et quand il a des compliments à faire, il y met une extrême pudeur. Il se contente de s'arranger pour que le lecteur le sente. A cette réserve, qui est sa façon de louer, ses parents n'ont pas droit. Il est même, à leur égard, spécialement impitoyable. Sa grand-mère les méprisait, nous dit-il. Le mépris est partagé. Ils se débrouillent mal, ses parents. Un exemple entre mille : leur lamentable voyage en Angleterre. Reste à raconter l'excursion aux voisins du passage. Car c'est un passage qu'ils habitent, du côté de la Bourse, un lieu bien infect, sans air, sans lumière, sans soleil. Riche en voisins, par contre, en jalousies mesquines et en commérages. Ah, pour les histoires, le père est fort. Pour ce qui est de parler, personne ne lui en remontre. Il étourdit l'auditoire. Il l'enchante, il l'émerveille. A présent, il la connaît, l'Angleterre. Posez-lui des questions, incollable. Avec ces Fenouillards sans argent ni fantaisie, le gosse grandit, incompris. On gifle et on regifle, on ne perd pas son temps à écouter. A la moindre peccadille, les parents du petit s'imaginent être en présence d'un vice abominable. D'ores et déjà, ils voient leur fils sur l'échafaud. Enfin vient le jour du certificat. Va-t-il l'avoir, ce vaurien ? Ah, l'appréhension ! Ils se ratatinent. Ils sont verts. Ah, mais il l'a ! Il l'a ! On va peut-être arriver à en tirer quelque chose, finalement. Le placer. Mais d'abord l'habiller. Paré de pied en cap, le jeune Ferdinand fait son entrée dans la vie, c'est-à-dire dans une maison où l'on vend du tissu. Il va rapporter sa paye. Il ne sera plus une charge. Hélas, cela ne dure pas longtemps. Tel père tel fils. Il est en butte aux tracasseries de son chef de service, un odieux adjudant. On le calomnie. On le flanque à la porte. Ah le petit voyou ! Quelle guigne ! Quel malheur ! Quelle croix ! Tout est à recommencer. Le rhabiller. Le représenter. Le recaser. Cette fois-ci, il n'y a pas de chef de service. On est tolérant, cette fois-ci. On surnage tant bien que mal. C'est une toute petite maison. Un ciseleur. Pourtant il n'y fait pas long feu. On l'accuse d'un vol. Injustement. L'homme est un loup pour l'homme. Ferdinand commence à s'en apercevoir. Il ne l'oubliera plus. Quand il peut, grâce à l'intervention de l'oncle Édouard, apprendre l'anglais en Angleterre, il n'est déjà plus un enfant, il a toute une expérience, il en a tiré toute une philosophie. Au Meanwell College, il décide de résister stoïquement à toutes les tentatives qu'on fera pour lui apprendre la langue du pays. Et il s'y tient. Comme ça, on lui foutra la paix. Effectivement, on la lui fout. Le collège est concurrencé par un établissement plus moderne. L'un après l'autre, tous les élèves le désertent. On se garde de le heurter, de le contrarier. Des fois que lui aussi bouclé sa valise. On le prend comme il est. Après Pâques il ne reste que deux élèves, un idiot nommé Jongkind et lui. Il passe ses journées à le promener, l'idiot. A traînasser. A regarder, sur le fleuve, le va-et-vient des navires. C'est une existence qui lui plaît. Il grandit, forcit. Il aura toujours gagné ça. Mais les meilleures choses ont une fin. Voici la missive redoutée, fatidique. Retour au foyer. Le jeune commis modèle. Poli, honnête, modeste, travailleur. Bon à n'importe quelle besogne. Pas exigeant question salaire. Ces louables efforts sont vains. Partout on affiche complet. Déprimé, écœuré, il flâne de banc en banc. La chaleur le torture, la soif. Un soir qu'il rentre trop tard, son père se met à tonitruer. C'est la cent millième édition. La coupe est pleine. Une rage aveugle enivre l'adolescent. Il se déchaîne. Il assomme, étrangle, écrabouille. Les voisins le maîtrisent enfin, l'enferment à double tour. Au trou, le monstre. Le père ne meurt pas tout à fait. Grâce à Dieu, c'est coriace un homme. Grâce à Dieu, encore, il en est de compréhensifs. A nouveau intervient le providentiel oncle Édouard. Il se charge du révolté. Le livre pourrait s'arrêter là. Non que la suite soit mauvaise, tant s'en faut. Comme le début, elle est drue et drôle, pittoresque et triste, humaine. Mais elle est plus gratuite. On a parfois l'impression que l'auteur se laisse un peu trop aller à son imagination et à sa verve. Courtial des Pereires, le nouveau patron de Ferdinand, est une de ces figures qui font honneur aux écrivains qui les ont conçues. Poids, vitalité, présence, il a tout ce qui caractérise un bon personnage de roman. Il témoigne d'un pouvoir créateur, hélas, bien peu commun. A lui seul, développé comme il l'est, le récit de ses difficultés, de ses frasques, de ses folies, de ses avatars et de sa chute suffirait à un volume entier et peut-être eût-il mieux valu, justement, qu'il fût publié à part. Le livre aurait été succulent. Ce sont les qualités exceptionnelles de l'épisode familial qui nuisent à l'épisode Courtial. Le premier traitait avec une étonnante maîtrise un des plus grands et des plus passionnants sujets qu'on puisse traiter : celui d'une éducation. Il avait la densité du Voyage au bout de la nuit. Il frappait aussi fort et touchait aussi juste. Cette douloureuse intensité, Céline ne la retrouvera pas. Elle faisait de lui le meilleur romancier de sa génération. Sans elle, il restera le plus doué.

bdp
21-Avr-2024
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