Les aventures de Sinouhé

C'est l'un des textes narratifs les plus longs et les plus attrayants qui nous soient parvenus de l'Égypte antique. Parmi les autres textes du même genre, il jouit auprès des lecteurs égyptiens, d'une grande renommée, d'ailleurs méritée, ainsi que le prouve le nombre des copies et des fragments datant d'une époque que l'on peut situer entre la XIIe et la XXIe dynastie au moins.

Sinouhé (dont le nom signifie « Fils du sycomore » l’arbre sacré de la déesse Hathor*), le protagoniste, fut l'un des personnages les plus en vue de la cour égyptienne comme chancelier du roi et il était, en outre, attaché à la Maison de la reine. Quand le roi Amenemhat Ier mourut après un long règne, durant les dernières années duquel il eut son fils pour co-régent, Sinouhé, qui se trouvait, à la suite d'une expédition militaire menée contre les populations de Libye et de Cyrénaïque, à l'ouest du Delta, surprit involontairement un conciliabule assez délicat que tenaient plusieurs fils du roi. La connaissance de ce qu'il avait appris fortuitement lui parut chose dangereuse et il décida, sur-le-champ, de s'enfuir d'Égypte.

C'est là que commencent les Aventures du héros, lequel se dirige immédiatement vers la frontière orientale et franchit la muraille que Pharaon avait fait ériger pour arrêter « ceux qui traversaient le sable» c'est-à-dire les Bédouins d'Asie. Il connaît durant cette marche hâtive, la torture de la soif, à tel point qu'il s'exclame : « C'est là, le goût de la mort ». Il est secouru par des Asiatiques qui se trouvent dans les parages avec leur bétail. Poursuivant son voyage, il atteint la cité de Byblos et s'arrête à Quédem, sur le Jourdain, où il passe un an et demi. L'hospitalité lui est offerte par Ammiense, chef de tribu de la région montagneuse de la Palestine. En conversant avec Ammiense. Sinouhé révèle la raison de sa fuite et fait, dans un style noble, un grand éloge du successeur d'Amenemhat Ier, Sésostris Ier (XIIe dynastie, 2000 ans avant notre ère). Sinouhé qui s'est attiré les faveurs du chef syrien, revoit en don des terres fertiles et épouse la fille de celui-ci. Les années s'écoulent heureuses et lui apportent des enfants vigoureux. Il est chargé de diriger des expéditions contre des tribus voisines, arrogantes et insolentes, et, un jour, relève le défi d'un bravache de la région venu le provoquer dans sa tente ; sous les yeux de ses gens, exultant de joie, il lui fait mordre la poussière et s'empare de tous ses biens. Mais, malgré cette existence heureuse et fortunée qui se poursuit par une vieillesse sereine, le souvenir du lieu « où le cœur trouve sa paix », la patrie, ne s'endort pas dans l'âme de Sinouhé. C'est une pensée qui devient toujours plus lancinante, alors que « les yeux deviennent lourds, les bras faibles, alors que les jambes refusent d'obéir, que le cœur bat plus lentement et que la vie approche du trépas ». Le roi Sésostris entend parler de Sinouhé et, un jour, le fugitif reçoit l'ordre de retourner en Égypte car Sinouhé ne doit pas mourir parmi des étrangers et ne doit pas être enseveli selon des rites étrangers. Cet ordre emplit Sinouhé de joie et il répond à Pharaon.
«Pour ce qui est de cette fuite qu’a fait votre humble serviteur, elle n’était pas préméditée, elle n’était pas dans mon cœur, je ne l’avais pas préparée. Je ne sais pas ce qui m’a éloigné de la place où j’étais. Ce fut comme une manière de rêve, […] Malgré cela, mes membres frémirent, mes jambes se mirent à fuir et mon cœur à me guider : le dieu qui avait ordonné cette fuite m’entraîna. Je ne suis pas non plus raide d’échine : il est modeste l’homme qui connaît son pays ; car Rê a fait que ta crainte règne en Égypte et ta terreur en toute contrée étrangère…»
Après avoir réparti ses biens entre ses fils, Il se met en route vers l'Égypte, précédé d'un messager. Les fils du roi et les hauts dignitaires de la Cour l'accueillent à l'entrée du palais et l'introduisent auprès du pharaon. Les princes royaux intercèdent en faveur de Sinouhé et obtiennent qu'il soit accueilli avec bienveillance et honneur. D'habiles masseurs font disparaître de sa personne, la marque des années, il est épilé, coiffé ; avec plaisir, il endosse de magnifiques vêtements et se laisse oindre d'huiles précieuses. Le récit des Aventures se termine sur la description de sa demeure et de la pyramide funéraire qui lui est destinée, signes tangibles de la considération dans laquelle le roi le tient.

Les rubriques que l'on peut retrouver dans les meilleures copies en hiératique, et le parallélisme entre les divers membres de la phrase prouvent que le texte de ces Aventures est en vers ; il est écrit dans une langue élégante qui n'est pas dénuée de qualités artistiques. Les Aventures se distinguent par une absence totale d'interventions divines ou magiques et par l'humanité du héros, qu'a peinte de main de maître l'auteur inconnu. Celui-ci a, en outre, tracé des petits tableaux du plus haut intérêt et pleins de détails charmants qui évoquent la vie des populations établies dans la région montagneuse de la Palestine, il y a plus de quatre mille ans, et à laquelle il oppose adroitement le haut degré de raffinement de la vie égyptienne à la même époque et, d'une façon générale, la supériorité de l'Égypte sur tous les pays voisins. C'est, dans son ensemble, l'un des textes égyptiens qui offre le plus d'attrait.

* Hathor : déesse de la Joie, de l'Amour et de la Danse voir Mythologie égyptienne.

bdp
15-Nov-2024
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